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samedi 9 janvier 2010

Une décennie d’euphorie bdsm





Au tournant du siècle dernier, la scène bdsm française avait conquis notre paysage social avec ses soirées régulières, ses boutiques spécialisées et ses sites internet. Les images de domination et de soumission, qu’elles soient bcbg ou pornographiques, fétichistes, ou publicitaires avaient trouvé leur place dans les représentations culturelles, artistiques et populaires de nos différentes expressions. Le fait que ces images se répandent ne signifie pas que les règles et les codes de cette représentation et de la pratique sadomasochiste ou bdsm aient disparus. Au contraire, comme je l’avais déjà expliqué dans Tendance SM (2004), des normes sociales et des interdits régissent cette représentation des images ainsi que la pratique sm (l'écrit jouissant depuis longtemps d'une liberté plus grande). S'il y a eu des changement depuis quelques années, ceux-ci se sont produits, me semble-t-il, sur un registre différent. Sur un plan esthétique par exemple, les influences venant de courants artistiques gothiques, des pratiques bodmod (bodymodification) ou cyber, des cultures japonaises notamment de l'art du kinbaku, sont très présentes. Une impulsion intéressante a jaillit de la part des personnes qui pratiquent le bdsm et des artistes, hors des circuits commerciaux. Ceux-ci ont créé des espaces de réunion et d'échanges ainsi que des blogs où une réelle réflexion émerge attirant de nombreux novices. Les études sur le genre en vogue depuis un moment dans les universités françaises et chez les jeunes ayant une sexualité extra hétérosexuelle, provoquent un intérêt nouveau pour notre sujet.



Il y a un peu plus d'un an, en septembre 2008, je démarrais ce blog avec l'idée de participer à cette formidable émulation. Les découvertes, les rencontres et les questionnements suscités par cette présence sur le web se sont avérés passionnants. L'intérêt pour mon livre, loin de retomber, surtout après l'épuisement du premier tirage, n'a fait que s'accroître de la part d'un public d'une rare qualité. L'année 2010 verra donc la publication de la deuxième édition de Tendance SM enrichie d'une préface et d'un chapitre supplémentaire. J'aurai l'occasion d'y revenir. Pour le moment, je vous présente à tous mes meilleurs vœux pour une année de complicité et de voluptés en vous remerciant sincèrement de votre fidélité.



(Photos prises dans les rues de Londres by moi-même!)

dimanche 18 octobre 2009

A propos de la « libération sexuelle »

Il y a quelques temps déjà, j'avais reçu cette note d'un ami à la suite d'une discussion que nous avions eu ensemble. J'avais envie de vous la faire partager... voici ce qu'il écrit :

Je tente d’analyser ma désaffection progressive (à partir de la fin des années 90) de la « scène » érotique parisienne (réseaux, lieux, médias) et plus généralement des pratiques sexuelles dites perverses.
Mon explication est centrée sur le fait que je me suis éloigné d’une « libération sexuelle » qui est devenue de plus en plus, au fil des années, banalisée. Avec le développement au grand jour du sex business, la dissémination de l’érotisme dans tous les secteurs de la communication et de la culture (mode, musique, arts, médias, etc.), et la multiplication des lieux spécialisés dans ce domaine (boîtes échangistes, clubs SM, et autres). Mona est bien placée pour faire le même constat que moi, elle qui a aussi a vécu ce mouvement de l’intérieur (avec Démonia, CRG, etc.) et qui en a fait un livre (« Tendances SM »).

Il y a une différence d’âge entre elle et moi (un peu plus de 10 ans), ce qui explique nos sensibilités différentes à cet égard. Elle est entrée sur la scène érotique au début des années 80, quand la « libération » était déjà un fait acquis. Alors que moi j’ai commencé à fréquenter ce monde et ces pratiques au milieu des années 60, quand le contexte était encore à la réprobation, à la répression et à la clandestinité. J’ai ensuite traversé toute la période de la « révolution sexuelle », de la fin des années 60 à la fin des années 70, avec l’exaltation de cette découverte que « tout est possible ». Mon grand investissement personnel dans cette affaire a donc à voir avec le plaisir de la transgression. De Sade à Freud et Bataille, via quelques autres, on sait le lien étroit qui unit le désir et l’interdit.

Mona me fait justement remarquer plusieurs choses. D’abord que la banalisation est toute relative : pour la grande majorité des gens, l’érotisme est encore une étrangeté et un tabou. Cette réalité est d’ailleurs ce qui permet aux « joueurs érotiques » de continuer à se croire, à se vivre, comme des « marginaux » si ce n’est des « rebelles ». On verra plus loin que, selon moi, il n’en est rien.
Ensuite que le plaisir érotique ne relève pas seulement de la transgression sociale, mais aussi de l’expérience personnelle : la « gastronomie » des fantasmes, la relation aux autres (partenaires), le registre des émotions (excitation, peur, etc.). Je suis bien d’accord sur ce point, d’autant plus que moi-même je n’ai jamais été un « militant de la révolution sexuelle » (il y en a eu beaucoup, tous plus ou moins héritiers de Gilles Deleuze). J’ai toujours vécu ma sexualité débridée dans une protection jalouse de mon individualité et de ma subjectivité, sans jamais chercher ni à me conformer à des modèles ni à « convertir » qui que ce soit.

Je suis bien d’accord avec ces remarques de Mona, mais il y a cependant quelque chose qui ne colle pas. Le basculement sociétal qui se produit dans ce domaine, précisément au tournant des années 70 et 80, modifie profondément la donne. Ce tournant, c’est celui de la société postmoderne libérale (sur le plan politique : entamé par VGE et accompli sous Mitterrand). Sur ce point je ne vais pas ici développer cette problématique(voir la thèse générale dans le livre « La société immédiate » de Pascal Josèphe, chez Calmann-Lévy, janvier 2008. Juste pour dire que ce modèle de société, à la différence des précédentes (y compris bien sûr les sociétés démocratiques, républicaines, etc.), met au centre de son fonctionnement et de ses valeurs la liberté individuelle, autour de quoi tout s’organise et à quoi tout doit se plier. Société de l’individualisme, du relativisme, de l’hédonisme – qui fusionne en quelque sorte les idéaux émancipateurs de la petite-bourgeoisie intellectuelle et les tendances lourdes de la marchandisation de la société. Le libéralisme postmoderne n’a rien à voir avec la fictive démarcation gauche/droite, il est au contraire la chose la mieux partagée entre ces deux « camps » politiques. On note d’ailleurs qu’il apparaît et étend son règne précisément depuis que cette démarcation gauche/droite s’effondre totalement (non pas en apparence, mais au fond) au profit d’un large consensus postmoderne (en France, le mitterrandisme a été l’élément moteur de la fabrication de ce consensus). J’en reste là sans m’engager ici dans le développement de cette thèse.

Toujours est-il que, nonobstant la justesse des remarques de Mona, ce n’est plus du tout la même chose de pratiquer une sexualité et un érotisme jusque là qualifié de « pervers » dans les conditions de la réprobation et de la marginalité ou dans les conditions, au contraire, où ces pratiques sont acceptées et même valorisées socialement et culturellement.
Pour au moins deux raisons :
La première que, dans un environnement réprobateur et répressif, l’engagement personnel et subjectif est beaucoup plus fortement marqué que dans un environnement tolérant et libéral. Dans le premier cas, il faut en quelque sorte « payer de sa personne » pour vivre une telle sexualité (difficulté à trouver des partenaires, clandestinité et risques légaux, nécessité d’inventer en permanence des ruses avec l’environnement). Celui (celle) donc qui se donne à son désir et à ses fantasmes est nécessairement dans l’authenticité. À l’inverse, aujourd’hui, on sait très bien que le champ de l’érotisme est littéralement envahi par des poseurs, des hypocrites, des intéressés, qui sont entièrement dans le show off sans aucun engagement subjectif. Je vois venir le jour où cela constituera un plus de mettre dans son CV qu’on fréquente régulièrement les soirées fétichistes !

La seconde raison tient à l’articulation qui se fait entre ceux qui pratiquent l’érotisme buissonnier par véritable goût ou par simple curiosité, et le monde des affaires, le monde marchand. Je tiens, et cela indépendamment des grandes leçons de Papa Marx, que la subjectivation et la marchandise sont foncièrement contradictoires (ce qui ne veut pas dire que l’une et l’autre ne peuvent pas coexister dans un même dispositif social). Or, l’ingénu (l’ingénue) qui, aujourd’hui, se lance dans les aventures érotiques, non seulement n’est pas conduit à y motiver et à y renforcer son engagement personnel et subjectif, mais au contraire il (elle) est conduit, par de multiples voies, réseaux, exemples, etc. à tenter de marchandiser ses pratiques, ses expériences et ses relations.
J’en sais quelque chose, puisque j’ai moi-même cédé à cette tentation à de multiples reprises en « faisant business » (petit, mais quand même…) de mes aventures, dans les médias en particulier. Mona a bien évidemment en tête le constat maintes fois fait dans notre petit réseau que le passage de « l’amatrice » à la « professionnelle » est d’une facilité déroutante, à tous âges et dans toutes les « spécialités » érotiques. Les nouveaux entrants, comme on dit dans le monde du business, sont très vite repérés pour leurs talents, et comme irrésistiblement attirés vers une forme ou une autre de professionnalisation, en tout cas de marchandisation (aujourd’hui même le cas de la jolie petite Lola, 19 ans, déjà sadomaso et fétichiste, encore amatrice mais sans doute bientôt professionnelle, a été le point de départ de notre discussion…).

Bien entendu il ne sert à rien, jamais, de se lamenter sur le temps qui passe et sur le « c’était mieux avant ». Il est plus positif de se positionner, ici et maintenant, par rapport à ces évolutions, dès lors qu’elles sont constatées et (un peu) comprises.
C’est ce que, pour ce qui me concerne, j’essaie de faire. En disant que je me garderai bien de devenir un militant du moralisme et de porter des jugements sur la démarche personnelle de tel ou telle. Mais en signifiant aussi que ce monde-là ne m’intéresse pas. L’érotisme que j’ai connu et pratiqué, intensément et pendant une trentaine d’années, était, au fond, non pas un hédonisme (« se faire plaisir ») mais une interrogation sur la Loi (la loi sociale et politique, mais plus profondément la loi morale et du désir). Dès lors que l’érotisme est désormais du côté de la Loi, du côté du modèle social, du côté de ce qui est encouragé et valorisé (sous réserve des inévitables grincheux archaïsants qui ont de moins en moins de pouvoir et d’influence), l’enjeu subjectif se dérobe dans la répétition (dans le meilleur des cas) ou dans la singerie (dans le pire des cas).

Je tiens à remercier Mona qui, autour d’un excellent couscous, m’a permis de clarifier quelques unes de mes intuitions (non définitives !) sur cette question.

Jean-Claude Baboulin

dimanche 14 décembre 2008

Je blogue, tu blogues, nous bloguons

Alors que je commençais à investir cet espace, j’ai reçu un message de bienvenue auquel j’ai tout de suite répondu ici. Aurora, m’accueillait d’une manière qui m’encourageait à poursuivre ma nouvelle expérience de blogueuse. Mon idée de la blogosphère était vague. De jour en jour, mes pérégrinations ont été plus régulières. Une amie m’envoya une liste de liens pour me communiquer quelques adresses de sites qu’elle fréquente. Je découvrais comment les blogs pouvaient être aussi pour les maîtres, les maîtresses et les esclaves, un moyen de faire des rencontres. Il y a une quinzaine de jours, apparaissait une pub pour mon blog sur le site de Bricabrac. Cela me fit très plaisir. Je lui envoyais un petit mot pour lui dire que j’apprécie sa manière d’exprimer ses émotions. J’ajoute combien j’admire son talent littéraire et le charme de sa prose. Ensuite, on me signala que l’information était relayée par Cercle O. que j’avais déjà eu l’occasion de visiter. Valmont, prénom du maître bloggeur, écrit un texte instructif.

Il considère, et je lui en sais grés, que Tendance SM, l’essai, soulève de nombreuses questions d’intérêt pour les amateurs de bdsm. Il me gratifie d’une certaine «ouverture éditoriale» et il propose des perspectives à ma réflexion en espérant que je ne m’en tienne pas «qu’aux représentations des codes et des signes à consonance érotique et bdsm dans la culture populaire».

Ces remarques, font écho à ma démarche. J’ai écrit le livre après une dizaine d’années passées dans les coulisses du business SM et à partir d’une pratique personnelle. J’essayais de répondre à des questions que je m’étais posée moi-même et à celles que me posaient mes interlocuteurs, notamment les journalistes. Ce livre a comblé un vide. Il synthétise une réflexion qui n’avait pas été structurée auparavant. Je reconnais néanmoins qu’il soulève aussi, comme l’écrit Valmont, de nombreuses questions. J’ai abordé par exemple des sujets relatifs à la pratique sadomasochiste qui mériteraient d'être approfondis. Alors que j’écrivais au début du millénaire, émergeaient de nouvelles formes esthétiques et des performances décrites dans le dernier chapitre. A présent, celles-ci ont mûri et se sont développées. Des thèmes concernant les pulsions pourraient être creusés : soumission, domination, masochisme et sadisme, passivité, agressivité, autorité, manipulation, violence. A ce propos, les textes des forums et des blogs constituent une mine d’informations. Aurora s’interroge sur les relations amoureuses dans le SM. Ses écrits comprennent des éléments intéressants sur ce sujet.

Participer à la blogosphère m’ouvre des horizons, provoque une émulation et m’incite à poursuivre autrement l’exploration du sadomasochisme, l’un de mes axes de réflexion favoris. J'espère aussi faire des rencontres. J'ai déjà un petit rendez-vous pour le printemps prochain. Alors... à bientôt ?!

samedi 20 septembre 2008

Retour sur Tendance SM

Quelle surprise ce matin de trouver le message d’Aurora dans ma boîte aux lettres !
Ses mots me touchent beaucoup et me donnent l’opportunité d’expliquer rapidement les raisons de la création de ce blog.

La parution de mon livre a été pour moi l’occasion de rencontres formidables. Jusqu’à présent, je croise des lecteurs, quelquefois jeunes ou moins jeunes, curieux de mon parcours, de mes expériences et surtout… de mes propres « tendances sm ». J’ai été très étonnée de la question systématiquement posée à propos de ce que je vis vraiment. Je croyais que c’était évident. En fait, j’ai compris qu’il y avait deux sortes de publics. Les lecteurs concernés, n’ayant pas de doute sur ma pratique et les autres, attendant d’en savoir davantage. Souvent, certains cherchent « mon actualité » et la plupart du temps, ils ne la trouvent pas.

Dans la tourmente des événements de ma vie ces dernières années, je n’avais pas eu le temps de penser à tout cela. J’aurais souhaité répondre à des sollicitations. J’aurais dû exprimer ma reconnaissance à ceux qui ont appréhendé mon travail et à ceux qui s’en sont appropriés pour aller de l’avant.

Mais il n’est pas trop tard… Merci à Aurora et à tous les autres sans exception.

J’essaierai de m’exprimer et d’échanger sur ce blog. En réalité, j’avais surtout envie d’avoir mes liens préférés dans un espace à moi où je peux naviguer, réfléchir, et réunir des images et des textes. Si je peux les partager, le plaisir n’en sera que plus grand.

mardi 27 février 2007

Le SM, des pratiques très ritualisées

"Dans mon essai, j’aborde l’analyse des représentations sadomasochistes telles qu’elles se sont manifestées au cours du siècle dernier, et particulièrement les vingt dernières années que j’ai bien connues.

Je constate qu’une certaine tradition libertine française s’exprime à travers des pratiques très ritualisées. Celles-ci sont décrites dans des livres et réalisées dans des soirées. Les rôles y sont très codifiés : maîtres, maîtresses, esclaves, jouent d’une certaine manière à « Histoire d’O » ou à la « Vénus à la fourrure » avec tout ce que cela comprend comme rituels.

J’ai découvert une autre approche du SM dans les soirées anglaises, à Amsterdam et à New-York, où le rituel disparaît au profit de sensations qu’on cherche à éprouver, sans nécessairement jouer un rôle soumis ou dominateur. Le « jeu » est plus léger, les personnes peuvent changer de rôles dans une même soirée (switcher), ou pousser le jeu de rôle jusqu’à la caricature comme ceux qui se déguisent en écoliers(ères), en professeurs, en infirmières, en militaires. Certains jeunes y adoptent des looks différents de ceux qu’on a connu auparavant : crânes rasés, piercing, tatouages… Ils vivent les sensations de douleur ou d’humiliation comme une performance individuelle indépendante de la relation dominant-dominé.

Dans les mégas soirées auxquelles participent mille ou deux mille personnes, d’autres exhibent des tenues fétichistes exubérantes sans chercher à pratiquer le SM. La manifestation de cette diversité de représentations est devenue possible depuis les années quatre-vingts, grâce à la socialisation de la pratique SM et à sa médiatisation. Des tribus différentes comme les gothiques, les punks, les fashion- victims, les adeptes de modifications corporelles et les modern primitives se sont mêlées aux SM dans des bars, des boîtes et des soirées qu’on appelle « fétichistes ». Pour moi, le SM est plus qu’un plaisir : c’est un apprentissage de la liberté."

(Extrait d'une interview parue dans Les Inrockuptibles N° 452-454 du 28 juillet au 17 août 2004. Numéro spécial "Sexe?")